Le Greco à Illescas

Le Greco, San Ildefonso, vers 1600, huile sur toile, Santuario de Nuestra Señora de la Caridad, Illescas

Dans le crépuscule de sa vie et de sa carrière, le Greco réalisa un ensemble de cinq œuvres de très grande qualité à destination de l’un des espaces religieux les plus notables de Tolède : l’Hospital de Misericordia y Beneficencia (également connu comme l’Hospital de Caridad) situé à Illescas, une localité sise entre Tolède et Madrid. Ses murs abritaient, dans la chapelle lui étant dédiée, une petite sculpture de la Vierge de Charité de grande dévotion populaire. L’ensemble hospitalié, édifié à l’initiative du cardinal Cisneros en 1500 à des fins d’œuvres de charité et de miséricorde, comprenait un ermitage conçu pour accueillir et s’occuper des nécessiteux de la ville et des pèlerins qui l’atteignaient.

La représentation de Saint Ildefonse fut la première toile que le Greco peignit pour le Santuario de Nuestra Señora de la Caridad. L’artiste crétois y compose une image novatrice du saint consistant en un portrait, intime et émouvant, de l’homme assis à son bureau et écrivant, porté par l’inspiration de l’image de la Vierge de Charité à son côté. Par ses vêtements, ses fournitures et la décoration de son espace intérieur, le Greco inscrit le saint dans son propre environnement contemporain des alentours de l’an 1600. Ildefonse fut l’un des saints de Tolède les plus vénérés et représentés. Il fut archevêque de la ville entre 657 et 667. Il écrivit un traité en faveur de la virginité perpétuelle de Marie, le Libellum de Virginitate Sanctae Mariae contra tres infideles. Il était également admis qu’il fut le propriétaire de la sculpture de la Vierge de Charité que possède l’Hospital d’Illescas. Ces deux faits-ci articulent la composition de l’œuvre, dont le Greco convertit la scène en une réalité proche de son temps, la fondant dans la contemporanéité de sa commande. La technique fluide, pleine de nuances, ainsi que la charge chromatique de cette toile, en font l’une des plus raffinées produites par l’artiste durant cette période.

Trois années après avoir peint Saint Ildefonse à son bureau, l’artiste reçut, avec son fils Jorge Manuel, en commande pour l’ornementation de la chapelle majeure de l’église de l’Hospital, au sein de laquelle était abritée la sculpture mariale, quatre toiles de taille et format variés vouées à la glorification de la Vierge. Ces peintures furent réalisées peu de temps après que le Greco concluait son unique commande madrilène qui nous soit documentée, le retable du Colegio de Doña María de Aragón, ou Colegio de la Encarnación, réalisé entre 1597 et 1600. C’est, en effet, vers le milieu de l’an 1603, que l’artiste s’engagea, auprès de l’archevêque de Tolède, à œuvrer à offrir à la Vierge de Charité, alors objet de grande piété et thaumaturge, un abris plus digne encore.

Afin de représenter cette dernière, le Greco a retravaillé, dans sa toile lui étant consacrée, l’iconographie médiévale de la Vierge de Miséricorde, une Vierge protectrice des fidèles qui sont, ici, six chevaliers vêtus, fraises encerclant le cou, selon la mode contemporaine. Celui se situant à la droite de la composition a été identifié comme étant Jorge Manuel, le fils de l’artiste, qui fut également celui qui signa la commande que reçut son père et qui, selon certaines hypothèses, pris part à la réalisation de cette peinture, au traitement plus schématique. Ces figures reçurent des critiques de la part des administrateurs de l’Hospital qui les jugèrent inappropriées. La Vierge, elle, dont le corps flamboyant unit le terrestre et le céleste en un dais qui couvre le chef de ses enfants, exprime avec puissance, sous le pinceau de l’artiste, sa vertu de charité qui l’élève sur la voie de son couronnement.

Le peintre traita à plusieurs reprises ce thème de la Vierge intronisée, triomphante en Reine des Cieux. À Illescas, matérialisant le récit marial dans la spatialité de la chapelle, le Greco éleva sa composition au point le plus haut de l’architecture intérieure, un médaillon ovale au centre de la voûte du plafond. Cette position de l’œuvre explique que l’artiste y a proportionné avec déséquilibre les figures principales et les a entourées de la tortuosité de corps d’angelots en contorsion. La comparaison de cette œuvre avec l’une des quelques cinq autres réalisées sur le même thème par le Greco, tel que, par exemple, le Couronnement de la Vierge du Museo del Prado, est intéressante en ce qu’elle démontre la capacité de l’artiste à varier et renouveler ses propres programmes iconographiques.

L’Annonciation faisant partie de cette ensemble décoratif prolonge, quant à elle, le style pictural développé par le Greco quelques années plus tôt dans son Annonciation du retable madrilène du Colegio de Doña María de Aragón. Après l’appariation de l’Archange dans son intérieur, Marie semble, sous la présence de l’Esprit Saint et de sa blanche colombe, accepter de se soumettre au rôle qui lui incombe de mère du Fils de Dieu. Des gestes de bras et de mains parfaitement codifiés, opérés par des personnages à la typologie de modèles humains propres à l’artiste, composent cette scène. Cependant, les chérubins usuels sont manquants, et le pupitre et les lys, symboles de la virginité de Marie, sont les seules références mythiques. De forme ronde, la toile est axée en son centre par la verticale que créé le rai de lumière irradiant du Saint Esprit que poursuit la hauteur du lutrin, tandis que dans sa partie gauche Gabriel se courbe pour s’adapter à la rotondité du format.

À ce format rond, identique, la Nativité d’Illescas adapte le groupe central de l’Adoration des bergers du retable du Colegio de Doña María de Aragón qu’elle récupère et simplifie. Les figures de la Vierge et de Saint Joseph y sont disposées plus franchement de profil, rendant leur corporalité longiligne et en réduisant le volume. Les animaux sont, à ce même effet, traités en raccourcis appuyés. Le Greco plonge la scène dans la poétique ténébriste d’une pénombre que seul rompt le foyer de lumière qu’est l’Enfant Jésus.

Bien que la commande et la réalisation de cet ensemble furent entachées par un litige financier qui opposa, durant plusieurs années, le peintre aux autorités de l’Hospital et dont le crétois, en mars de l’année 1607, sorti perdant, la production picturale développée à Illescas nous offre, conjointement à celle du Colegio de la Encarnación de Madrid réalisée à cette même période, un grandiose exemple de la dernière manière du Greco.


Sources et approfondissements :