Un Voile de Véronique vendu comme original de Zurbarán

Francisco de Zurbarán (attribué à), Voile de Véronique, 1638-1640, huile sur toile, localisation inconnue

Lors de sa vente Important Fine Art qui s’est tenue le 07 novembre dernier, Shapiro Auction a mis à l’enchère, comme étant de la main même de Francisco de Zurbarán, un Voile de Véronique. L’huile sur toile, ici datée des environs de 1638-1640 et mesurant 101 x 82 cm, a été adjugée à 275 000 dollars.

L’origine de la représentation du voile de Véronique est issue de l’épisode, relaté dans l’Évangile apocryphe de Nicomède, de l’humble secours qu’apporta une femme pieuse à Jésus-Christ sur son chemin du Calvaire en épongeant le sang et la sueur que son supplice faisait couler sur son visage. Cette image acheiropoïète – dite également image véritable – du visage en souffrance du Christ miraculeusement imprimé sur le tissu, fut rapidement représentée – en gravures, peintures et sculptures – décontextualisée de la diégèse de l’épisode dont elle est originairement issue pour être figurée exposée sur un voile tendu entre les mains de la secoureuse charitable, d’anges, comme en montre un exemple la Sainte Face portée par deux anges gravée par Dürer dans la deuxième décennie du XVIe siècle, ou bien encore comme objet seul. Cette iconographie se convertissant alors en un symbole de la Passion dans son entièreté à même de susciter la compassio du public.

En Espagne, les magnifiques interprétations du motif réalisées par El Greco mises à part, les multiples versions réalisées par Zurbarán au long de sa carrière eurent un succès inégalé auprès d’une clientèle en quête de sujets dévotionnels. Sur celles-ci le voile, isolé sur le devant d’un mur, pend à des lacets noués à ses angles tandis qu’une ou plusieurs épingles dorées retiennent le tissu formant ainsi une série de plis triangulaires qui encadrent le visage du Christ détaillé avec plus ou moins de netteté. L’habilité technique de Zurbarán et son maniement savant du clair-obscur de tradition caravagesque confèrent au voile, par son volume et sa monumentalité, un aspect quasi-réel, illustrant en cela le procédé que l’on dénommé alors illusion – ou trompe-l’œil – a lo divino.

Francisco de Zurbarán, Voile de Véronique, 1658, huile sur toile, Museo Nacional de Escultura, Valladolid

Cette illusion de réalité est l’un des aspects les plus caractéristiques des différentes versions du sujet déclinées par l’artiste. Le Voile de Véronique daté de 1658 et conservé au Museo Nacional de Escultura de Valladolid (illustration ci-contre) en est sans doute l’exemple le plus représentatif. En plus de cet intense caractère réaliste du rendu de la matérialité, les innovations iconographiques zurbaranescas du motif résident dans le positionnement du visage du Christ non pas de face, mais de trois-quarts, ainsi que dans l’aspect évanescent de son image, réalisée seulement, parfois, en quelques légères touches d’ocre et de carmin qui lui octroient une présence si subtile qu’elle contraste plus puissamment encore avec la physicalité du voile.

Si le Voile de Véronique du Nationalmuseum de Stockholm, le Voile de Véronique de la Hermandad del Santísimo Sacramento y Ánimas Benditas del Purgatorio de la Parroquia del Señor San Pedro de Séville ou bien encore le Voile de Véronique du Museum of Fine Art de Houston déploient tous, pour ne citer qu’eux en exemples, ces éléments structurels de la manière propre à Zurbarán de traiter le motif, force nous est de constater que l’huile sur toile mise en vente chez Shapiro Auction, elle, s’en écarte pour se rapprocher d’une iconographie plus conventionnelle et majoritairement répandue concomitamment dans l’art occidental. La maigre corporalité du linge, la pauvreté des nuances de clair-obscur, l’absence des accessoires effets de réel ainsi que les fortes figuration et frontalité du visage christique viennent, à notre sens, remettre en question la paternité envisagée lors de la vente. Celle-ci, dans l’appareil accompagnant ce lot, cite en littérature d’autorité des références remontant, pour la plus récente, à 1960. Plus récemment, Victor I. Stoichita, dans son article consacré précisément à ce motif dans le corpus de Zurbarán va, quant à lui, attribuer cette œuvre à un maître anonyme andalou et en dire, avec beaucoup de perspicacité, que celle-ci (conjointement à celles à l’iconographie semblable) d’un côté, et celles produites par Zurbarán de l’autre, “constituent les deux pôles de l’expérience visionnaire : d’un côté la figure qui ‘s’imprime’, de l’autre celle qui ‘s’exprime'”.


Sources et approfondissements :