Le Museo de Bellas Artes de Valencia acquiert une œuvre de Jerónimo Jacinto de Espinosa

Jerónimo Jacinto de Espinosa, Vision mystique de Saint Bernard, huile sur toile, années 1650, Museo de Bellas Artes, Valence

Le Museo de Bellas Artes de Valence a récemment acquis, chez Aragón Subastas, une œuvre de Jerónimo Jacinto de Espinosa (Cocentaina 1600 – Valence 1667) sur le thème de la Vision mystique de Saint Bernard.

Le peintre figure parmi les artistes du XVIIe siècle les plus sollicités sur la scène nationale. Sa manière déroule aux personnages de ses œuvres une mise en scène solennelle et symétrique. Ses séries monastiques se rapprochent de l’œuvre de Zurbarán. Y dominent la verticalité monumentale des figures religieuses, le minutieux jeu des reflets sur les tissus et le naturalisme des visages.

Cette Vision mystique de Saint Bernard est une pièce décisive de la production de l’artiste durant cette cinquième décennie, fondamentale, du XVIIe siècle. L’origine de ce thème, que l’on retrouve également intitulé lactatio, se fonde dans un épisode apocryphe de la vie du saint et, probablement, dans l’interprétation de l’un de ses sermons. Au XIVe siècle, se forgeant à partir de cette source, la légende du don de lait s’ordonna pour servir le processus de construction de la symbolisation du saint dans sa figure et son rôle d’important diffuseur du culte marial. Et le filet de lait jaillissant en jet de la poitrine de la Vierge fut envisagé en termes de sagesse intellectuelle et d’inspiration.

Saint Bernard est en prière lorsque lui apparaît la Vierge, l’Enfant dans les bras. Marie découvre un sein et gratifie le saint d’un jet de son propre lait qui, dans cette œuvre, apparaît représenté d’une façon très figurative en accord avec cette interprétation, développée depuis les siècles précédents, des paroles du sermon du saint : “Pourquoi donc notre humaine fragilité tremblerait-elle de s’approcher de Marie ? Rien en elle n’est aride, ni de saveur mauvaise ; rien d’inhospitalier ; elle n’est que douceur, et à tous elle offre le refuge le plus humain, et le nectar de sa poitrine”. Cet épisode ne constitue pas un cas unique dans l’iconographie occidentale du motif du lait maternel. Il a en effet été fait, en occurrences assez nombreuses, allusion à la vertu de la charité à travers la scène, extraite des récits de l’antique Rome, dans laquelle le vieillard Cimon (ou Mycon), condamné à mourir de faim, reçoit la visite de sa fille Péro (ou Péra) qui secrètement l’allaite des ressources de sa propre poitrine.

Compte tenu de la singularité et des ouvertures symboliques offertes par l’épisode de la lactation,  celui-ci fut très apprécié des cisterciens, un ordre qui doit à Saint Bernard sa plus grande époque de splendeur. Depuis la fin du Moyen-Age et les premiers siècles des Temps modernes, l’épisode fut assez fréquemment représenté et il devint, dans l’hagiographie du saint, le récit lui étant le plus associé. Parmi les artistes ayant travaillé la représentation de la lactation, le Siècle d’Or compte Murillo, Juan de Roelas, Juan Carreño ou bien encore Pedro de Mena. Le saint, en oraison, reçoit miraculeusement, dans la version de Saint Bernard et la Vierge d’Alonso Cano, le jet de lait surgissant d’une image dévotionnelle de la Vierge devant laquelle il est agenouillé.

Bien que l’apparition de cet épisode se retrouve fréquemment situé dans un environnement extérieur, l’œuvre de Jerónimo Jacinto de Espinosa la figure, elle, dans un intérieur peu lumineux, efficace à envelopper d’intimité la rencontre du saint avec la Vierge et offrant, dans la modélisation du manteau du moine en plis foisonnants, la possibilité d’un jeu de variations chromatiques dans l’intensité des blancs. Face à lui, Marie revêt manteau sombre et tunique ocre, grâce auxquels l’artiste, par contraste, appuie les tons ivoires de la poitrine, du cou et du visage. Ces parties du corps de la Vierge, rendues avec beaucoup de douceur, apparaissent particulièrement soignées par le peintre.

La qualité des variations de blanc du manteau de Saint Bernard et l’atmosphère intimiste qui baigne le groupe, conjointement à l’omniprésence de couleurs terreuses, ont amené la version identique de l’œuvre, conservée dans les collections du Museo de Bellas Artes de Asturias, à être anciennement attribuée à Zurbaran, jusqu’à ce qu’Alfonso E. Pérez Sánchez propose de la rendre au peintre valencien. Jerónimo Jacinto de Espinosa fut l’une des figures majeures du développement de la peinture levantine après la mort de Francisco Ribalta en 1628. Son style trouve ses racines dans l’œuvre de ce dernier, mais aussi de son fils et de Pedro Orrente. Il prolonge les modèles, les techniques narratives, la gamme chromatique et les effets d’éclairage propres au naturalisme jusqu’aux décennies du milieu du siècle.

La peinture que vient d’acquérir le Museo de Bellas Artes de Valencia compte parmi les œuvres de l’artiste dans lesquelles il parvient à élaborer un climat émotionnel plus délicat, et qui, par là même, se fait la preuve de l’adaptabilité de la technique naturaliste à la représentation de scènes pleines d’intimité et de recueillement religieux. Le directeur du Museo de Bellas Artes de Valence, Pablo González Tornel, a indiqué que l’établissement qu’il dirige, “fruit du désamortissement ecclésiastique, est le principal destinataire d’œuvres de cet artiste”. Cette peinture répond ainsi à une volonté d’acquisition d’œuvres de sa main, tout en s’inscrivant, plus largement, dans une entreprise d’enrichissement des collections d’œuvres d’art d’acteurs valenciens ou en lien avec l’histoire de Valence.


Sources et approfondissements :